CAMILLE JURIEN

Une Réunionnaise méconnue

L'histoire de l'esclavage, est dominée, à La Réunion, par la figure d'une femme, la puissante Ombline Panon Desbassayns (1755-1846), grande propriétaire d'esclaves, dont la vie est bien documentée et qui personnifie le système esclavagiste dans notre inconscient collectif.

Petite fille de ce personnage, entouré de sombres légendes, Marie-Antoinette, Camille Panon Desbassayns (1811-1878), épouse de Louis Charles Jurien de La Gravière, a elle-même fait l'objet d'une légende, dorée celle-là, qui a donné d'elle une image compassée très éloignée de la réalité. Depuis dix ans, à la suite de l'historien Prosper Eve, qui nous l'a fait découvrir[1], notre association s'efforce de documenter la vie et l'œuvre de cette femme complexe et hors du commun[2] qui fut la propriétaire de Bel-Air, à Sainte-Suzanne, de 1850 à 1878 et voulut expier le crime de l'esclavage.


L'Héritière

Née à Bourbon, le 4 août 1811, Marie-Antoinette Camille Panon Desbassayns est la fille de Joseph Panon Desbassayns (1780-1850), propriétaire de l'habitation de Bel-Air, et d'Elisabeth Pajot (1763-1844). Le couple a perdu d'autres enfants, seule Camille est parvenue à l'adolescence. Sans doute pour la préparer à de futures responsabilités, ses parents l'éloignent aussitôt de son île natale pour lui donner, en France, en pension, une éducation austère.

Camille a 15 ans, lorsque sa cousine Pauline, fille de Charles Panon Desbassayns, envoyée à Paris pour y parfaire son éducation et faire un beau mariage, écrit à son propos :

« Camille va très bien, je l'ai vue hier, on est très content d'elle, et elle est vraiment raisonnable, elle est un peu étourdie, légère, mais cela passera, comme cousine, plus âgée, je lui donne de bons conseils, elle les prend bien, m'en remercie toujours, et paraît m'aimer beaucoup, je le lui rends bien, car elle est vraiment bonne fille, et orpheline comme moi, et dans une position bien moins agréable. Elle n'est pas comme moi dans sa famille, elle est en pension, d'où elle ne sort que tous les 15 jours. Elle n'aura pas de vacances, mais Lydie la fera sortir tous les dimanches, c'est-à-dire qu'elle vient dîner ici le samedi, et s'en retourne à la pension le lundi matin, sa maîtresse Mme Aimard, est une femme fort capable, qui porte beaucoup d'intérêt à Camille, et qui sait comment la prendre sans la décourager, comme a fait Mme Machet.»[3]

Lorsqu'elle n'est pas à la pension, La jeune Camille fréquente donc ses cousins et cousines et plusieurs oncles et tantes résidant à Paris ou dans une « campagne » française. Elle s'initie ainsi aux usages et aux modes de pensée de la haute société, notamment dans les salons de sa tante Mélanie et de son époux, Joseph de Villèle (1773-1854), politicien ultra conservateur, fervent défenseur de l'esclavage et président du Conseil, du 4 septembre 1822 au 3 janvier 1828. Camille Desbassayns adopte peu à peu le code de bonne conduite que lui inculquent les femmes de cette société. Sa cousine s'aventure même à écrire d'elle : « je crois qu'elle aimera le monde est ses plaisirs »[4]

Cette période d'apprentissage et de reproduction des modèles familiaux culmine, le 25 avril 1831, avec la célébration, en grande pompe, à la cathédrale de Saint-Denis, du mariage de la jeune Camille avec Louis Charles Jurien de la Gravière (1797-1858), ordonnateur de Bourbon. Le somptueux attelage qui conduit les nouveaux mariés dans les rues de la capitale soulève la colère populaire sur son passage :

« Lundy mattin a eu lieu le mariage de Mr Jurien, notre ci-devant ordonnateur, et Melle Josèphe Desbassayns. Suivant un vieil usage, les Noirs porteurs avaient installé un mouchoir blanc au fauteuil de Josèphe. Les malveillants, toujours prêts à faire du bruit, ont pris ce chiffon pour prétexte et ont arrêtés le cortège en criant « Bas les Desbassayns », etc., ont mis en pièce le mouchoir. La conduite sage et ferme de Mr Jurien a bientôt mis fin à ce tumulte, et chacun s'est retiré. La noce est venue se consommer au Grand Hazier chez Joseph. »[5]

Les mariés embarquent peu après pour la France et s'installent à Rochefort où M. Jurien doit prendre ses fonctions de commissaire général de la Marine et préfet maritime de la ville arsenal. Le couple s'installe alors dans une vie confortable et mondaine qui convient à leur rang social.

Portrait de Marie-Antoinette-Camille Panon Desbassayns, vicomtesse Jurien. Par Jean-Baptiste Paulin Guerin (1783 -1855) Huile sur toile (65 cm x 54.5 cm) Collection particulière, Doubs.
Portrait de Marie-Antoinette-Camille Panon Desbassayns, vicomtesse Jurien. Par Jean-Baptiste Paulin Guerin (1783 -1855) Huile sur toile (65 cm x 54.5 cm) Collection particulière, Doubs.

En 1836 cependant, Camille Jurien découvre qu'elle ne peut avoir d'enfants. Cette incapacité à être mère est vécue comme une véritable malédiction par la jeune femme. Elle l'écrit ainsi à sa grand-mère, Ombline Panon Desbassayns :

« Malheureusement, chère gran maman, il parai que je sui destiné à toujours faire honte à votre race et que je ne vous donnerai jamais de petite Ombline Jurien. J'aurais eu trop de bonheur à lui donner votre nom voilà pourquoi elle m'est refusée… »[6]

Six années plus tard, Betsy Desbassayns, fille de Charles Desbassayns, de passage à Rochefort, s'alarmera de la métamorphose observée alors chez sa cousine :

« Cette chère cousine est toujours aimante pour tous les siens mais la conduite de son père[7], les reproches de sa mère et le manque d'enfants à cause de son mari qui ne peut s'y habituer, l'ont rendu triste, elle a le cœur froissé alors elle s'est jetée avec passion, avec exagération dans la religion. Elle va à la messe tous les jours, elle va tous les jours courir seule avec une vieille robe chez tous les pauvres de la ville, elle se prive pour envoyer aux espagnols réfugiés en France enfin l'on dirait une religieuse, au fait elle fait peine cette pauvre amie, elle n'aspire qu'à avoir sa fortune pour donner à celui-ci, a celle-là […] »[8]

Portrait de Camille Jurien de la Gravière, non signé. Collection Henry de Heaulme, le Fauga, Dordogne.
Portrait de Camille Jurien de la Gravière, non signé. Collection Henry de Heaulme, le Fauga, Dordogne.

C'est à cette époque que Camille Jurien noue des liens privilégiés avec des religieux et religieuses qui l'accompagnent dans sa quête spirituelle. Elle découvre alors une Vie de Saint Dominique dont la lecture la bouleverse et l'amène à remettre en question le système esclavagiste sur lequel reposent sa fortune et celle de sa famille. 

Cette récente biographie, précédée dans l'édition de 1844, du Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères prêcheurs, tente de réhabiliter auprès du grand public l'œuvre de Saint-Dominique et des dominicains, tel Bartolomé de Las Casas (1484-1566), qui s'était élevé avec force contre la réduction en l'esclavage des Indiens du Nouveau Monde par les espagnols. L'auteur de cet ouvrage est le père Henri-Dominique Lacordaire[9], restaurateur de l'ordre des frères prêcheurs en France.

Camille Jurien fait sienne, peu à peu, la condamnation de l'esclavage que le dominicain exprime dans ses écrits et ses conférences à Notre Dame de Paris. Le 14 avril 1847[10], la jeune femme fait ainsi parvenir à son oncle, Charles Desbassayns, le deuxième recueil de ces conférences où l'on peut lire :

« Vous auriez pu croire que vous aimiez l'humanité par vous-mêmes, et que la philanthropie suffisait à l'établissement de la fraternité universelle. Dieu a pris soin de vous détromper. Que des Européens, des Français, descendent quelques degrés de latitude et soient transportés sous un soleil plus chaud, leur philanthropie expire aux portes d'une fabrique de sucre. Devenus possesseurs d'esclaves, ils découvriront les plus puissantes raisons du monde en faveur de la servitude : celles-là même que je disais tout à l'heure, la nécessité du travail, l'impossibilité de l'accomplir par eux-mêmes, le devoir de s'enrichir, l'infériorité de la race assujettie; l'on ira au loin chercher cette race privilégiée, et si elle n'est pas encore assez proche de la bête, on aura soin, en la maltraitant et en la privant d'éducation, de l'amener au niveau de bassesses et d'abrutissement désirable pour que tous la jugent incapable et indigne de la liberté. Voilà l'homme, Messieurs, et quels obstacles la doctrine catholique devait trouver en lui pour l'établissement de la fraternité. »[11]

Portrait de Henri Lacordaire (1802-1861), Par Théodore Chassériau (1840), musée du Louvre.
Portrait de Henri Lacordaire (1802-1861), Par Théodore Chassériau (1840), musée du Louvre.

Bientôt, le couple formé par Camille et Louis-Charles Jurien de la Gravière se défait. Camille Jurien adopte alors une existence souvent solitaire et nomade peu conforme au rôle assigné aux femmes et aux épouses de la haute société de cette époque, guidée par ce qu'elle perçoit comme des injonctions divines. « Faut-il le dire ? cette admirable chrétienne, de son vivant, fut parfois traitée d'exaltée, d'illuminée, de folle même. Folle elle l'était comme sont tous les saints […]» écrira à son propos, le R.P. Constant dans un chapitre de L'Année dominicaine qu'il lui consacre en juin 1927.

L'Aventurière

De 1848 à 1870, Camille Jurien, qui hérite de son père en 1850, dispose, avec l'accord de son mari[12], des revenus de l'habitation de Bel-Air et se lance corps et âme, et simultanément, dans trois grandes aventures humaines et spirituelles, en Italie, en France, et dans l'Océan Indien,

C'est au cours de ces années aventureuses que Camille Jurien reçoit, de ses protégés, ce nom tant désiré par elle de « Mère » ou de «Maman Camille ». Qu'ils soient religieux, soldats, femmes du monde ou engagés, elle les appelle tous ses « enfants », dans sa correspondance. C'est d'ailleurs cette figure maternelle inattendue que la jeune Eugénie Smet[13], fondatrice des Sœurs auxiliatrices du Purgatoire, découvre avec surprise lorsqu'elle vient solliciter l'aide de Madame Jurien pour financer l'installation de sa future congrégation à Paris en 1856 :

« On m'introduit près de Madame Jurien qui était assise tenant entre ses bras une enfant dont elle paraissait s'occuper avec un soin maternel ; c'était une petite orpheline qu'elle avait adoptée […] Tout en causant, Madame Jurien cherchait à endormir sa petite protégée. L'enfant jetait des cris perçants. Madame Jurien chantait, agitait le berceau, et c'est au milieu de cette scène qui me faisait l'effet d'un rêve que je dus lui faire part de mes graves projets. La femme de chambre ne perdait pas un mot de la conversation. Intérieurement je me disais : Que va-t-il sortir de là ? »[14]

Madame Jurien continuera à veiller à l'éducation de sa fille adoptive qu'elle appellera Marie-Antoinette[15], tout en parcourant le monde et en finançant l'œuvre d'Eugénie Smet et bien d'autres après elle.

L'aventure italienne au secours du Souverain Pontife (1849-1870)

Le 21 décembre 1848, Camille Jurien rend compte sobrement à Charles Desbassayns de la destitution du Pape Pie IX, par la révolution à Rome :

« Le pape dès aujourd'hui a été déclaré déchu de sa souveraineté temporelle. Que le saint nom de Dieu soit béni en toutes choses. Il sait mieux que nous ce qu'il nous faut. »[16]

Elle se contente alors de prier pour le pontife, comme de nombreux autres catholiques de France ; mais, lorsque le pape est forcé de quitter Rome et de s'exiler à Gaëte, Mme Jurien le rejoint afin de lui apporter un soutien moral et financier. Pie IX sera finalement ramené à Rome et son pouvoir temporel sera restauré grâce à l'intervention des troupes françaises en 1849.

A partir de 1860, cependant, les états pontificaux font l'objet d'incursions des troupes piémontaises et Garibaldiennes unies dans le projet d'unification de l'Italie sous la bannière du roi du Piémont. Camille Jurien contribuera à lever une armée de volontaires pour se porter au secours du Pape. 0n la retrouvera aux côtés du bataillon des Zouaves pontificaux, ces jeunes catholiques français, belges, irlandais, hollandais et… réunionnais, à qui elle prodiguera tous ses soins. Selon le dominicain M. D. Constant, en effet :

« Madame Jurien suivit les troupes du Pape sur tous les champs de bataille et soigna les héroïques blessés de l'armée de Lamoricière et de Pimodan avec une tendresse maternelle. Cette fidèle servante de la Papauté était encore à Rome au moment du siège de cette ville par les Piémontais et de la capitulation qui s'ensuivit le 20 septembre 1870. Elle rentra peu après en France avec le régiment des Zouaves et le suivit au Mans, continuant à prodiguer son dévouement et ses soins à ces chers enfants devenus les Volontaires de l'Ouest pendant la guerre de 1870, lors de l'invasion allemande»[17]

Portrait de Camille Jurien, dédicacé aux Zouaves Pontificaux, à la veille de son soixantième anniversaire.  (Archives privées)
Portrait de Camille Jurien, dédicacé aux Zouaves Pontificaux, à la veille de son soixantième anniversaire. (Archives privées)


L'aventure de Prouilhe et l'œuvre d'expiation des crimes de l'esclavage (1854-1878)

En 1854, Camille Jurien accompagne Lacordaire à Fanjeaux, haut lieu dominicain dans le Sud-Ouest de la France. Au pied du village, dans la plaine de Prouilhe, il ne reste plus rien d'un splendide monastère érigé avant la révolution de 1789 et dont la communauté religieuse avait été chassée pendant la Terreur. C'est là que Camille Jurien raconte avoir reçu l'injonction suivante qui, selon ses dires, se fera de plus en plus pressante et à laquelle elle consacrera, en obéissance, les vingt-quatre dernières années de sa vie:

«[...] j'entendis comme une voix lointaine et faible dire avec une certaine discrétion à mon cœur : « Tu rebâtiras ce couvent. »[18]

Camille Jurien raconte que, de retour à Paris, elle reçut une nouvelle injonction concernant l'achat du site du monastère :

« Notre Seigneur daigna me montrer quelles sommes il destinait à ces premières dépenses et la manière dont je devais écrire à mon mari pour qu'il me délivrât la somme indiquée, qui était celle provenant de l'indemnité de nos esclaves libérés en 1848 »[19]

Le 27 décembre 1855, Lacordaire signe au nom de Camille Jurien l'acte d'achat du site du futur monastère de Prouilhe, dans l'Aude, pour 45 000 francs. L'acte notarié stipule, à la demande de Mme Jurien :

« La présente acquisition est pour servir de remploi de partie de cent deux mille deux cent quatre vingt sept francs vingt centimes [...] laquelle somme avait été mise en dépôt [...] et provient de l'indemnité accordée par le gouvernement par suite des dispositions du décret du vingt-sept avril mil huit cent quarante-huit relatif à l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. »[20]


Cette précision est fondamentale aux yeux de celle qui va entreprendre une œuvre encore inédite d'expiation du crime de l'esclavage, comme elle l'expliquera quelques années avant sa mort :

« L'indemnité, prix de nos noirs, me semblait être une chose sacrée, mais non propre à moi, et souvent, j'avais demandé à N.S à quoi il la destinait, mais jamais encore je n'avais reçu aucune lumière à ce sujet, lorsqu'il me fit voir à mon arrivée à Paris, au retour de Prouille, que cette indemnité devait être employée à reconstruire ce couvent en expiation des crimes de l'esclavage et pour tous mes parents ayant vécu pendant cette période. »[21]

Camille Jurien consacrera l'intégralité de l'indemnité coloniale et plus d'un million de francs[22] à la reconstruction de ce monastère mais ne pourra l'achever comme elle l'expliquera à l'évêque de Carcassonne le 12 juin 1873, cinq ans avant sa mort :

« Depuis douze ans, Mgr, Dieu a frappé sa servante et lui a retiré tout moyen de poursuivre l'Œuvre de Prouille. Dix-sept années de stérilité ont passé sur ses propriétés qui, de Cinq à Six cents mille francs de revenus bruts, sont arrivés à n'en pas produire 150.000, pas même les frais. »

L'aventure africaine et l'œuvre missionnaire à La Réunion (1850-1868)

Entre deux séjours en Italie, Camille Jurien effectue la longue traversée à la voile via Sainte-Hélène et le Cap de Bonne Espérance mais  préfère voyager plus rapidement, avec la Malle, via Alexandrie, Suez et Aden, franchissant l'équateur une douzaine de fois dans un sens ou dans l'autre, pour séjourner à Bel-Air quelques mois, rarement plus d'une année.

Lors de ses séjours à Bel-Air, Mme Jurien veille personnellement à la santé des 300 à 700 personnes vivant sur l'habitation, dans un hôpital, qu'elle a restauré et agrandi et qui compte environ une quarantaine de lits. Elle y installe sa propre chambre en 1858. Afin que l'éducation chrétienne des travailleurs et des engagés ne soient pas négligée elle confie cette tâche à l'abbé Leclerc (ou Leclaire), qu'elle entretient en tant qu'aumônier de l'habitation.

Les revenus de la culture de la canne à sucre, qui semblent, jusqu'en 1860, inépuisables, lui permettent de lancer la construction, à Bel-Air, d'une chapelle néogothique destinée à ses engagés ; ces revenus lui permettent également de se lancer dans une expédition qui s'avèrera catastrophique pour ceux qu'elle entraîne avec elle.

Il existe deux versions quelque peu divergentes de cette aventure, la première, conforme à la légende dorée est donnée par l'évêque de La Réunion, Mgr Maupoint, à une amie commune, Emilie Aussant, dans une lettre du 7 décembre 1859[23]. L'évêque se dit impressionné par la charité dont fait preuve Mme Jurien, allant jusqu'à Zanzibar pour y affranchir et soigner des esclaves malades. L'autre version de l'aventure, plus circonspecte, émane de L. Cochet, Consul de France à Zanzibar, dans un rapport qu'il rédige en décembre 1858 à l'intention de son ministre de tutelle[24]. Pour ce haut fonctionnaire, il ne fait pas de doute que Mme Jurien vient à Zanzibar dans le seul but d'y recruter de la main d'œuvre engagée pour son habitation.

Bien des recruteurs, en effet, se sont lancés, avant Mme Jurien, dans cette entreprise qui ressemble fort à celle des négriers, vilipendée par Lacordaire en 1847. Selon Mme Chaillou-Atrous, spécialiste de l'engagisme africain à La Réunion,

« Les recruteurs - pressés par les planteurs réunionnais et avides de profit - bravent tous les interdits pour se procurer des engagés en nombre. Ils enrôlent à la hâte, sans ordre, et dans les pires conditions possibles cette marchandise humaine si précieuse.»[25]

Mme Jurien, croit-elle pouvoir agir humainement en se déplaçant personnellement, et en toute légalité puisque Napoléon III autorise le rachat préalable d'esclaves depuis 1856? 

Contrairement aux commandants de navires réunionnais qui font le plein d'esclaves affranchis sur l'île de Quiloa, et tentent d'échapper à la surveillance de la marine Britannique qui patrouille dans la zone, le commandant de La Pallas, qui transporte Camille Jurien et son entourage, jette l'ancre, le 28 octobre 1858, face au palais de Seyyid Majid bin Saïd (1834-1870) sur l'île de Zanzibar. Ce jeune sultan règne sur un empire s'étendant du Sud de la Somalie actuelle au Nord du Mozambique actuel, et possède des vassaux dans l'intérieur de l'actuelle Tanzanie et aux Comores ; il a obtenu la protection des Britanniques à condition de mettre fin à toute nouvelle traite vers les colonies chrétiennes. Mme Jurien est reçue au palais, elle s'entretient avec Seyyid Majid bin Saïd et, à la surprise du consul de France, tenu à l'écart de cette entrevue, le jeune sultan l'autorise à racheter deux cents esclaves sur son territoire et à les embarquer comme engagés pour La Réunion.

Mme Jurien a-t-elle évoqué avec le jeune monarque la possibilité d'installer un hôpital à Zanzibar où la situation sanitaire est déplorable? ou a-t-elle simplement profité de l'absence provisoire du consul britannique sur l'île ? Nous ne le savons pas.

Marché aux esclaves de Zanzibar- 2e tiers du XIXe siècle  (photo Bojan Brecelj/Corbis)
Marché aux esclaves de Zanzibar- 2e tiers du XIXe siècle (photo Bojan Brecelj/Corbis)

Cependant le voyage de retour tourne mal : la dysenterie et la variole font des ravages à bord et, malgré les soins qui leur sont prodigués, la moitié des engagés ne verra jamais les côtes réunionnaises. La Pallas jettera l'ancre dans la rade de Saint-Denis le 13 décembre 1858[26] et les passagers seront confinés à bord pendant toute la durée de la quarantaine sous voiles. Cette catastrophe ébranlera profondément Mme Jurien qui, fait rarissime dans sa correspondance, avouera alors son désespoir  « ... tout semblait en [moi] anéanti, au fond des abîmes ! » écrira-t-elle à sœur Marie de la Providence le 20 janvier 1859[27]. Deux mois plus tard, le 20 mars 1859, avant d'accoster à Marseille de retour de La Réunion, elle exprimera toute sa lassitude.

« Allons courage ! Dieu le Père du Ciel ! Courage donc mon âme, courage, mais mon Père, voyez que je n'ai plus de père ici-bas, que tout croule, [...] autour de moi et que je ne sens plus de force, pour lutter, combattre, dans le monde, contre le monde ! ».

Le souvenir de cette défaite de sa « philanthropie » ainsi que l'épidémie de choléra[28] qui, en 1859, a décimé la population dans toute la colonie, ont sans doute longtemps hanté Mme Jurien et l'ont conduite à amener sur l'île, en 1860, une communauté de Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul pour s'occuper d'hôpitaux à Bel-Air et ailleurs dans l'île. L'une d'elles, la sœur Petit, témoigne ainsi des soins prodigués par Camille Jurien à ses engagés et affranchis:

« Nous arrivâmes à Bourbon le 7 mars et le 8 à Bel-Air. Il y avait sur son habitation une sorte d'infirmerie pour les pauvres noirs, employés à la culture de la canne. Sans prendre un seul jour de repos, après un si long voyage, Madame Jurien se mit à l'œuvre pour ranger et mettre en ordre ce local pendant un mois qu'elle resta avec nous. Elle se mit à soigner et à panser ces pauvres noirs comme une mère le ferait pour son propre enfant, veillant les malades, leur donnant les aliments préparés pour elle, se contentant d'un peu de riz et de quelques herbes pour sa nourriture. Et le motif qui la faisait agir ainsi était l'esprit de foi voyant en chacun de ses engagés la personne de Notre Seigneur. Elle fit tout ce qui lui était possible pour améliorer le sort, non seulement des malades, mais aussi des colons. Je remarquai qu'à l'affection que l'on avait pour Madame la Vicomtesse, on joignait une grande vénération. Véritable femme de foi, elle eût voulu l'inculquer à tous ses employés. Par ses soins une chapelle fut élevée près de l'établissement. Elle y entretenait un aumônier afin que ses nombreux engagés ou employés (700) puissent remplir leur devoir religieux ou y apprendre le catéchisme. Le dimanche y était exactement observé. Personne n'était malheureux sur son habitation. Chaque esclave libéré en 1848 avait sa petite case, son coin de terre et son petit jardin. »[29]

Au début des années soixante, cependant, la maladie de la canne à sucre et la concurrence de la betterave sucrière, entraineront la ruine de l'habitation de Bel-Air, lourdement hypothéquée. Mme Jurien effectuera son dernier séjour sur l'île en 1867. Le 19 juillet 1867, elle écrira ainsi à Mathilde Aussant :

« Mon âme sent en elle le même tressaillement [qu'a ressenti Saint François d'assise] en entendant :'Tu n'as plus rien'. Bien, bien, je n'ai plus rien de la terre, mais je tiendrai tout du ciel même qui donne la pâture aux petits des oiseaux. Je suis libre comme eux et je plane au-dessus de ce monde qui croit m'étreindre et ne fait que me donner des ailes. »

La recluse de Prouilhe

Camille Jurien se retire à Prouilhe, après la chute de Rome en 1870. Ruinée, elle vit désormais d'une pension de veuve de 1000 francs par an et de quelques subsides de sa famille et d'amis fidèles, comme Mathilde Aussant, qu'elle appelle sa « chère fille en Jésus » et qui assure les frais de scolarité de Marie-Antoinette, la fille adoptive de Madame Jurien.

Le vicariat, ancienne maison de Camille Jurien à Prouilhe. (Photo : Mémorial Camille Jurien)
Le vicariat, ancienne maison de Camille Jurien à Prouilhe. (Photo : Mémorial Camille Jurien)

Madame Jurien s'installe alors dans une bâtisse située sur les terres du monastère et qui abrite une chapelle privée. Une vie de prière et de labeur s'y instaure, pour tenter, malgré la pauvreté, de poursuivre la construction du monastère, l'œuvre d'expiation du crime de l'esclavage. Madame Jurien partage cette existence avec celle qu'elle appelle Madeleine[30], et le fidèle Edgard, soldat de l'armée du pape, revenu de Rome après la chute de la ville, qui réside souvent à Prouilhe et lui apporte son soutien moral et son aide pour les travaux des champs.

La mort de Madeleine, à l'âge de cinquante ans, laisse Mme Jurien plus solitaire que jamais mais non désemparée, comme elle l'écrit à Mathilde Aussant le 26 avril 1872:

« Le bon Maître a rappelé à lui sa fidèle servante à 10h1/2 avant-hier. Depuis ce temps, notre âme est dans la paix et le calme, et bien plus avec notre chère Madeleine que lorsqu'elle y était de corps avec nous. Des grâces, évidemment obtenues par son intercession, nous ont comblés de consolation hier et ont touché tous ceux qui étaient avec moi. »

La consolation à la suite de ce décès n'est pas uniquement spirituelle : Madeleine, qui est veuve et sans enfants, insiste en effet pour que Mme Jurien accepte la somme de 4000 francs qu'elle lui lègue sur son lit de mort.

Marie-Antoinette quittera peu après la pension où elle terminait ses études et rejoindra sa mère, âgée et malade, mais la toute jeune fille décèdera en octobre 1873, de la fièvre typhoïde sans avoir pu s'habituer à l'existence austère de Prouilhe.

Portrait de Camille Jurien  au soir de sa vie (archives privées).
Portrait de Camille Jurien au soir de sa vie (archives privées).

Madame Jurien lui survivra cinq longues années et s'éteindra subitement, lors d'un séjour chez une amie à Paris, le 11 août 1878. Elle repose dans la crypte du monastère qu'elle n'avait pu achever et qui abrite aujourd'hui une communauté de moniales dominicaines de toutes nationalités.

Le monastère de Prouilhe en 2016 (photo M.C.J.)
Le monastère de Prouilhe en 2016 (photo M.C.J.)

Notes 

[1} Prosper Eve, Un quartier du "bon pays", Sainte-Suzanne, de 1646 à nos jours, pp. 214-220, Océan Editions, 1996

[2] L'article que nous publions ci-dessus rend compte des découvertes de notre association concernant cette femme d'exception, au cours de recherches entreprises, depuis dix ans et jusqu'à ce 27 mai 2026, aux Archives départementales de La Réunion, aux Archives nationales mais aussi dans les fonds privés familiaux ou conservés par les congrégations des Sœurs auxiliatrices à Paris et des moniales dominicaines de Prouilhe, dans l'Aude.

[3] Lettre du 7 septembre 1826, Correspondance passive de Charles Panon Desbassayns, Fonds Desbassayns de Villèle, Archives nationales.

[4] Lettre du 5 octobre 1828, ibid.

[5] RENOYAL DE LESCOUBLE Jean-Baptiste, Journal d'un colon de l'Ile Bourbon, vol. 3-1831-1838.

[6] Lettre du 4 septembre 1836. Correspondance passive d'Ombline Panon Desbassayns, Fonds Panon Desbassayns de Villèle, Archives nationales.

[7] Lire l'article de Jean-François Géraud à propos de la maladie invalidante et douloureuse dont souffre Joseph Desbassayns et de la confiance aveugle qu'il accorde alors aux soins de « la somnambule » ou médium Doralis » sur le site : https://www.portail-esclavage-reunion.fr

[8] Lettre de Betsy Desbassayns,1842, correspondance passive de Charles Desbassayns, ibid.

[9] Henri Lacordaire, (1802-1861), rétablit l'ordre des Dominicains en France et fut prédicateur à Notre-Dame de Paris de 1835 à 1836 puis de 1843-1846 et enfin de 1847 à1851. Fondateur et directeur du journal L'Ère Nouvelle (avril 1848-août 1848) il fut élu représentant du peuple à l'Assemblée nationale (4 mai 1848-18 mai 1848). Il devint provincial de la province de France (1850-1854 puis 1858-1861) et académicien en 1860.

[10] Correspondance passive de Charles Desbassayns, Fonds Desbassayns, Archives Nationales.

[11] Conférences de Lacordaire des frères prêcheurs- tome deuxième, Vingt-cinquième conférence. De la charité de fraternité produite dans l'âme par la doctrine catholique. p.82.

[12] Louis Charles Jurien de la Gravière décède en 1858, alors que Mme Jurien voyage dans l'Océan Indien.

[13] En religion : Révérende Mère Marie de la Providence, 1856-1871.

[14] Citée par Auguste Hamon, S. J., Les Auxiliatrices des âmes du purgatoire, 1856-1909. I, Révérende Mère Marie de la Providence, 1856-1871. Paris, Gabriel Beauchesne, 1919, pp. 99-100.

[15] L'association a récemment retrouvé l'état civil de Marie Antoinette, de son vrai nom : Hermine. Elle était née de parents inconnus en 1854 et abandonnée dans un wagon de chemin de fer entre Rouen et Paris. Elle aurait été recueillie par Mme Jurien dès sa naissance .

[16] Correspondance passive de Charles Desbassayns, Fonds Desbassayns, Archives Nationales de France.

[17] Extrait de Madame Jurien de la Gravière, de Fr. M.D. Constant, dans L'année Dominicaine, Juin 1927,pp 286-287.

[18] Lettre que Camille Jurien, ruinée, adresse, le 12 juin 1873, à l'Evêque de Carcassonne pour lui confier qu'elle ne pourra terminer son œuvre. Paul-Bernard Hodel, en collaboration avec Jean-Baptiste TOURREL, «Quelques documents pour servir à l'histoire du monastère de Prouilhe», « Les bâtiments du Monastère de Prouilhe », Mémoire Dominicaine N°32 (2015), pp. 13-81.

[19] Id.

[20] Extrait de l'acte de vente, signé devant Me Caunes, Notaire à Fanjeaux dans l'Aude, le 27 décembre 1855. Archives du monastère de Prouilhe.

[21] Lettre citée. « Les bâtiments du Monastère de Prouilhe », Mémoire Dominicaine N°32

[22] « Les bâtiments du Monastère de Prouilhe », Mémoire Dominicaine N°32, pp. 67-69

[23] Citée par Constant et P. Eve op.cit.

[24] Revue française d'histoire d'outre-mer Année 1971 Volume 58 Numéro 212 p. 313.

[25] Article de V. Chaillou-Atrous, publié sur le site https://www.portail-esclavage-reunion.fr . L'auteure a par ailleurs soutenu une thèse de doctorat sous la direction du Professeur Jacques Weber intitulée: "De l'Afrique orientale à l'océan Indien occidental, Histoire des engagés africains à La Réunion au XIXe siècle", Université de Nantes, 2010.

[26] Le Colon, 16 décembre 1858, Mouvements des rades.

[27] Correspondance passive de Sœur Marie de la Providence, archives des Auxiliatrices du Purgatoire, Paris.

[28] Le 6 mars 1859, l'équipage du Mascareignes, rentrant de Quiloa avec des centaines d'engagés africains à bord, dont certains présentaient les symptômes du choléra s'était sciemment soustrait aux contrôles sanitaires, causant ainsi l'épidémie de choléra la plus meurtrière de l'histoire de la colonie, selon "Médecine et Santé Tropicales", vol. 22, N°2, avril-mai-juin 2012.

[29] Extrait de Madame Jurien de la Gravière, de Fr. M.D. Constant, dans "L'année Dominicaine", Juin 1927, pp.285-286.

[30] L'association a récemment retrouvé l'état civil de Madeleine, de son vrai nom : Engrace ARGEL (1822-1872), originaire de Gurs dans les Pyrénées-Atlantiques. Après son veuvage, elle entre au service de Mme Jurien entre 1850 et 1860, et devient sa « fille de confiance », l'accompagnant jusqu'à La réunion en 1867.